Macron peut-il accélérer la recomposition ?

La démission d’Emmanuel Macron du gouvernement est a priori incompréhensible. Pourquoi maintenant et, surtout, pourquoi ? Si le désormais ex-ministre de l’Economie prend le risque d’apparaître comme un Brutus c’est qu’il anticipe une recomposition du paysage politique au lendemain de la prochaine élection présidentielle. 

Peut-il en récolter les fruits ? Poussé par son entourage, qui voit en lui un futur président de la République, il le croit sans doute. Mais il n'est pas à l'abri d'une cruelle désillusion. S’il représente la nouveauté, il a surtout montré pour le moment qu’il était un expert en communication. On attend toujours de connaître ses idées dans les domaines aussi cruciaux que la diplomatie, la sécurité, l’économie, les institutions et l’Europe.

Il s’est contenté de poser un diagnostic en déplorant la sclérose du monde politique français qui empêche le pays d’avancer. « La gauche et la droite telles qu'elles structurent aujourd'hui la vie politique sont caduques », a-t-il dit.

Les Français s’en rendent compte : depuis 20 ans, les dirigeants politiques sont incapables de tracer une perspective pour les Français. Ils multiplient les déclarations martiales et les promesses de réformes quand ils sont dans l’opposition et sont incapables de prendre les mesures les plus évidentes quand ils accèdent au pouvoir. La France a ainsi sacrifié une génération alors que la planète se transformait en profondeur du fait de la globalisation des échanges et du développement des technologies.

On ignore si Emmanuel Macron est en mesure de bâtir un projet pour le pays mais il juge à l’évidence qu’une recomposition est indispensable pour permettre de réformer ce pays. Cependant, comme disait Raymond Barre, Premier ministre entre 1976 et 1981, avant d’envisager une recomposition il faut qu’il y ait une décomposition.

Cette décomposition est en cours. François Hollande, qui vient d’avouer qu’il avait abordé la présidence de la République comme un jeu de hasard en pariant que la croissance reviendrait comme par enchantement – « Je n’ai pas eu de bol » -, en est en grande partie responsable. Elu en 2012 grâce au rejet de Nicolas Sarkozy, il n’avait pas cru utile de préparer un vrai programme, se contentant de quelques idées fumeuses comme la taxe à 75% pour les revenus supérieurs à un million d’euros et de quelques formules comme « réorienter la construction européenne » avant de se heurter à la réalité. Il a essayé, à la va vite, de lancer un plan en faveur de la compétitivité. 

Ayant perdu la confiance d’une grande partie des électeurs de gauche, il se positionne désormais comme un « réformateur » en matière économique et comme un « Président protecteur » contre le terrorisme qui frappe le pays depuis janvier 2015.

Presque tous les observateurs pensent aujourd’hui qu’il n’a aucune chance de gagner le scrutin de 2017. On ne peut pas être aussi affirmatif. Si Nicolas Sarkozy remporte la primaire de la droite et du centre, l’acteur chef de l’Etat a des chances réelles de l’emporter, en particulier parce que son prédécesseur inquiète toujours autant.

Ce qui est certain, c’est que quelle que soit l’issue de l’élection le paysage sera transformé. C’est la conséquence de la montée du Front national, que ni la droite ni la gauche n’ont réussi à freiner. Les sondages prédisent que sa présidente, Marine Le Pen, qui bénéficie de l’exaspération actuelle, est assurée d’être au second tour. Même si elle ne peut pas être élue, elle peut atteindre un score de 40% ou plus face au vainqueur.

A 40%, ou même à 35%, elle devient la chef de l’opposition au nouveau président de la République. Elle peut obtenir plus d’une centaine de députés aux élections législatives, se renforçant ainsi en vue des futurs scrutins intermédiaires.

Quelles en seraient les conséquences ? Rien de moins qu'une recomposition du paysage politique. 

Dans l’hypothèse où François Hollande est réélu, il devra obligatoirement nouer une alliance avec la droite modérée et le centre pour pouvoir gouverner, ce qui suppose de supprimer le Parti socialiste, qui est de toutes façons moribond. La frange la plus droitière de Les Républicains se rapprocherait sans doute du Front national, qui, sur le modèle du parti néo-fasciste italien MSI se normaliserait quelque peu.  

Si Alain Juppé, favori des sondages, l’emporte, il pourra former une grande coalition incluant la droite modérée, le centre et peut-être les sociaux-libéraux du PS. En face, le même schéma sera à l’œuvre avec une fusion d’une partie de la droite et du FN.

Une telle évolution marquerait une « droitisation » de la société française. Dans la plupart des pays occidentaux, du fait du vieillissement de la population, l’électorat glisse depuis trois décennies à droite. La France a donné l’impression de résister à ce mouvement mais ce fut au prix d’une montée des extrêmes, qui représentent environ un tiers des suffrages aux élections majeures depuis deux décennies.

La France pourrait en quelque sorte « rentrer dans le rang » avec deux grands blocs – l’un du centre, l’autre de droite - partageant quelques grands principes, la démocratie parlementaire et l’acceptation de l’économie de marché en premier lieu.

On voit cette séparation aux Etats-Unis (Républicains contre Démocrates), en Allemagne (CDU contre SPD) et au Royaume-Uni (Travaillistes contre Conservateurs) même si le populisme est en forte progression dans certains pays.

On voit le rôle que pourrait jouer Emmanuel Macron dans une telle configuration. S’inspirant manifestement de l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair et de l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, il essaie d’ouvrir une « troisième voie » sans trop savoir quelle en serait la destination. En réalité, il pourrait rejoindre le camp du centre. Mais serait-il accepté ? Car, et c’est là toute la difficulté de sa démarche, il n’a rien à offrir : pas d’idées nouvelles, pas de troupes… En politique, une image ne suffit pas. Nombre d’anciens jeunes espoirs portés aux nues des sondages peuvent en témoigner…